mercredi 7 décembre 2011

The Siren




Chapitre II

Aucun point de repère, au dessus, rien. Le vide, froid et purement noir. En dessous, un grand océan blanc laiteux, opaque. Elle rêve. Elle rêve de quelque chose de terrible, quelque chose qui prend forme lentement. Un grand Sphinx est là, elle le voit sans en percevoir clairement les contours. Elle le voit comme on voit les choses en rêve, elle le ressent. Elle sent aussi ses propres ongles creuser de petites lunes rouges dans ses paumes. Le Sphinx demande :

« Où sont-elles ? »

Elle ne connaît pas la réponse. Elle ne sait plus. Le Sphinx émet un bourdonnement oppressant, un crissement reptilien se propage en crescendo, toujours plus près, elle peut maintenant dire qu’il est immense, elle sent l’air tout autour se déplacer, il y a une odeur ancienne, une odeur de sable, et de milliers d’années d’énigmes restées sans réponse. Elle se sent prise d’une peur panique. Le Sphinx fait un large mouvement et l’océan de brouillard s’éclaircit par endroits. Elle voit le monde poindre au travers des ouvertures dans le voile blanc. Une fois entièrement dissipé elle peut embrasser du regard toute la planète, bleue, verte, vivante. Le Sphinx énonce presque tristement :

« Si tu ne réponds pas, j’emporterai tout… »

Elle essaye de hurler mais tout s’étouffe dans sa gorge, elle voit clairement la terre s’ouvrir, les océans se lever, elle ressent toute la peine et toute l’horreur de l’humanité avalée et broyée, elle tend des bras impuissants, elle porte toute la peine du monde sur ses joues brillantes, elle assiste jusqu’au bout à la destruction de toutes les choses que l’esprit de l’homme a conçu, espérant pourtant jusqu’à la fin, jusqu’au dernier bout de terre, que tout s’arrête, elle demande pitié, que tout s’arrête, elle implore, que tout s’arrête…

Réveil. Mal de tête. Verre d’eau cigarette. Regard vers le velux. Le ciel est toujours là. Il lui faut un café. .



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Dans le salon il y a une horloge qui n’a rien d’authentique, faite d’un bois aussi faux que l’heure qu’elle indique. Une horloge doublement énervante en somme, et pourtant elle est toujours bien là, depuis que Liz a emménagé dans cet appartement de la banlieue de Leeds. Mais ce n’est que temporaire, elle ne veut pas rester ici trop longtemps, d’ailleurs c’est pour ça qu’elle ne remplace pas l’horloge, c’est inutile, bientôt elle changera d’appartement et elle ira dans un endroit un plus paisible. Elle choisira une petite maison dans la campagne Ecossaise. Elle sait déjà où. Alors ce n’est pas la peine de réparer cette foutue breloque en contreplaqué. Elle devrait même la jeter finalement. Mais il faudrait déplacer toutes les babioles qu’elle a accumulé et entreposé autour depuis un an et elle n’a pas que ça à faire. En plus va savoir elle pourrait servir aux prochains occupants. Peut être... un retraité, avec un gout douteux pour la décoration, et une fâcheuse tendance à ne plus regarder l’heure puisque la sienne viendra bientôt. Elle, sa maison en Ecosse, elle la choisira sans horloge.

Dans le salon il y a aussi une table avec un pied cassé et réparé à la va-vite, une bibliothèque vide, des cendriers de fortune et un miroir un peu terne. Et il y a Liz qui boit son café et qui fume près de la fenêtre qui inonde courageusement d'une lumière insolente cette appartement de recluse, cette planque de fugitive. Elle jette un regard froid sur la ville qui s'agite dehors. Leeds entendons nous bien c'est pas si mal que ça. C'est un peu comme une brique par endroits. Rouge et carrée. Bref c'est un peu triste mais juste le temps d'y faire un tour dans les rues sinueuses du centre et on s'y sent déjà mieux, à l'abri. Même si c'est un coin un peu maussade les couleurs qui manquent aux murs des immeubles se cachent dans le cœur des gens. Par exemple elle aime bien Edgar, le barman du Northern Light. Il est rougeaud et carré lui aussi. Quand il rit il fait vibrer le bois du comptoir. Il a une voix de basse naturelle, ronde, belle et rassurante. L'autre jour à la fermeture il lui avait proposé de "faire un tour ailleurs", elle aurait bien voulu mais ce n'était pas le bon moment. Après tout l'homme qu'elle avait aimé le plus au monde venait de mourir.

Elle finit son café et regarde autour d'elle les cartons qu'elle n'a pas fini de déballer. Beau paysage.


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Elle fouille. Depuis des heures maintenant, tout ça pour brasser de la poussière. Du souvenir en poudre, séché, lyophilisé par le temps et vidé de sa substance. Elle s’y reprend à plusieurs fois… parfois elle s’effondre et reste là, de longues minutes, à contempler le sol transformé en site archéologique intime. Il y a des photos à perte de vue, des vinyles, un tableau, des murs nus et hostiles. Elle cherche. Au milieu des cartons éventrés elle fouille. Elle gratte le temps, couche après couche, parfois dans le désordre. Une boîte. Elle a seize ans sur cette photo, c’est l’anniversaire de mariage de ses parents. Une autre boîte. Ici elle porte une coupe ignoble des années quatre-vingt. Un carton. Là c’est la même en pire avec une robe en satin blanc vulgaire, le blanc, pas la robe. Une enveloppe. Là elle a huit ans et les pieds dans l’eau coupante de la mer du Nord, c’est à Grangemouth. Elle mordille nerveusement l'intérieur de la commissure de ses lèvres. Un petit gout cuivré dans la bouche plus tard elle dissimule à nouveau cette photo.

Impossible de remettre la main dessus. Dans un coin gris de sa pensée elle visualise le paquet de lettres, ficelées ensemble, ornées de timbres des Etats-Unis. Une culpabilité idiote lui ronge le bout des doigts, légers picotements agaçants. Comment a-t-elle pu égarer ça ? Elle réalise qu'elle est aussi irresponsable que sa mère a pu l'être et cela la met dans une rage sombre. Une vieille boite remplie de bobines de fil et d'aiguilles vole à travers la pièce. Elle pense déjà à quel point cela va être pénible de chercher les aiguilles éparpillées sur le plancher... surtout celles qui se seront bien coincées dans les interstices, juste histoire de lui rappeler "Hé ! Tu te souviens ? C'est nous que tu as balancées en l'air hier ! Ou bien c'était avant-hier ? Oh on s'en fout de quand c'était, ce qui est important c'est pourquoi ! Et pourquoi ? Parce que tu es une vieille gamine ! Une vieille enfant irresponsable ! Tu oublies tout ! Tu es pire que ta mère ! Pire que ta mère ! Pire que..."

Le téléphone sonne et elle décroche machinalement en essayant de chasser les voix aiguës de sa tête. C'est Marshall. Elle est en retard.




2 commentaires:

  1. MAIS C'EST PAS MAL DU TOUT MON P'TIT RAPHAEL!...
    CA M'FAIT PENSER A UNE BD. LA FACON DONT LES IMAGES ET LES SEQUENCES S'ENCHAINENT.
    LA SUITE! LA SUITE! LA SUITE!

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  2. Hey ! Merci beaucoup :) La suite arrivera après quelques articles je pense. Elizabeth a besoin de fouiller encore ^^'

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