mercredi 9 mai 2012

The Siren







Elle s’engouffre dans son trench-coat, puis dans sa voiture, puis dans la ruelle. Et c’est fou comme elle se sent mieux, confortablement entourée de concret, de palpable, de mécaniques perfectionnées et rassurantes. L’ère moderne a beau nous avoir rendu mous, faibles, arraché nos instincts et protégé de nos peurs ancestrales au prix de la peau de bête dont nous étions couverts ; Merde ! C’est quand même le pied de conduire une décapotable par beau temps. Le centre ville fourmille paisiblement, un ronronnement citadin caresse les murs de briques rouges et résonne dans un ciel calme. Il y a des bastions de nature bordés de bitume, des petits jardins au gazon d’un vert insolent, agrippés au devant des maisonnettes individuelles. Certains pubs ouvrent tout juste, des portes entrebâillées toussent la poussière qu’on balaye à l’intérieur. Tout en conduisant elle se dit qu’elle aime bien cette ville, mais qu’elle ne prend pas assez le temps de la regarder. Elle se sent audacieuse aujourd’hui… Tiens ! Un jour elle marchera dans Leeds ! Ça… Ça ce serait audacieux ! Il faudrait juste qu’elle trouve quelqu’un pour l’accompagner.
Marcher seul c’est chiant.
Avant d’aller se perdre dans la cambrousse, où se trouve le studio d’enregistrement, elle doit passer par plusieurs grands axes. Les feux rouges s’enchaînent et chaque pause est un calvaire. Quand on a le cœur en morceau chaque temps mort devient un piège. Chaque silence est un coupe-gorge où vous attend, patiemment tapie dans le fond de votre crâne, la part d’ombre qui vous grignote de l’intérieur et vous rappelle à son bon souvenir en vous ressassant les mauvais. Le seul moyen pour l’oublier c’est bouger, courir, fuir si nécessaire. Mais dans l’instant il n’y a rien à faire pour lui échapper… Troisième feu rouge. Les fissures commencent à devenir des gouffres et à la surface son visage laisse entrevoir la tempête sous son crâne. Elle se mord nerveusement les commissures des lèvres et tapote sur son volant. Elle a, lorsque les larmes montent, les yeux levés aux ciel, écarquillés, et le menton légèrement relevé, mouvement étrange et inconscient, comme si l’on pouvait faire refluer cette triste marée. Raté, ça coule sur les côtés. Feu vert de soulagement.
Elle roule vite, un peu plus vite, un peu trop vite… elle esquive un piéton, grille un feu rouge, double un cycliste.
D’un coup elle freine.
Le hurlement grinçant sur l’asphalte arrache les passants à leur promenade engourdie et désuette, ils lancent quelques regards réprobateurs, ponctués de marmonnements, sans grande conviction, puis se détournent de la scène. Quelques instants plus tard, elle relâche enfin, progressivement, la tension qui crispe tout son corps, arcbouté entre le fauteuil et la pédale de frein. Les yeux rivés sur le rétroviseur, le souffle court, elle fixe la devanture d’une boutique quelques mètres derrière. Une boutique de guitares et quelques autres instruments, exposés là histoire de dire que la musique ne se résume pas à cinq ou six cordes sur un bloc de bois. Et à l’intérieur elle a vu… Après coup elle réalise que non seulement elle a freiné sans aucune raison valable, mais qu’en plus elle n’a même pas pris le temps de vérifier si un autre véhicule la suivait d’un peu trop près. Si cela avait été le cas elle serait peut-être  assise sur le capot de sa MG ; ou plutôt allongée, après avoir traversé le pare-brise la tête la première. un peu honteuse elle en sourit et se mord la lèvre inférieure pour calmer un début de rire nerveux. Elle se dit que se mordre pour contenir ses émotions va finir par devenir un tic dangereux pour son intégrité physique. Cette pensée absurde ne fait que redoubler son envie de rire.
Quelques secondes à peine et la voilà en train de remonter le trottoir en direction de la boutique. Il y a des journées, vous savez, ces journées où vous êtes en retard par rapport à votre emploi du temps, mais vous vous efforcez de l’être encore plus  - consciemment ou inconsciemment - en mettant vous-même des obstacles sur votre propre route ? Et bien pour Liz c’est une journée dans ce genre là. Au centre du petit présentoir qui prend la poussière par endroits, il y a la reine du bal, une Telecaster qui jette des reflets chromés comme une star ses médiators à la fin d’un concert – je suis trop belle pour vous, mais prenez donc un petit souvenir avant de partir seuls – à ce stade là ce n’est même plus une invitation, pour Liz, c’est une provocation en duel. Dix minutes plus tard elle ressort de la boutique, un petit sourire crâneur aux lèvres, dans sa main droite la petite guimbarde insolente fait moins la maline dans son étui. Elle sait pertinemment que tout ça c’est du vent, cette guitare c’est juste une diversion, un leurre pour tromper l’Ennemi. Ça n’est pas Excalibur c’est vrai. Ce n’est pas avec ça qu’elle ira défendre la Grande-Bretagne… Mais c’est déjà mieux que de rester assise dans sa voiture, garée en double file, à pleurer sur son volant et sur son sort.
Elle reprend le volant, reprend une gorgée de whisky et reprend la route. La gorgée de whisky avant de démarrer la voiture c’est une sorte de tradition dans sa famille, vous en saurez plus bientôt, alors elle en garde toujours dans une petite flasque métallique gainée de cuir. Sur la face avant il est écrit «Si tu peux lire ça tu peux continuer de boire». Liz a une très bonne vue. Bien sûr cette tradition pouvait mener à certaines dérives ; son oncle par exemple affectionnait particulièrement les stops et les feux rouges où son moteur, inexplicablement, calait à chaque fois. Quelques minutes plus tard elle sort enfin du centre ville, les maisons se font plus rares et plus proches du sol, moins arrogantes. Puis viens la fôret, le vert sombre et apaisant, l’odeur du labyrinthe dont on connaît l’entrée, mais pas la sortie. La guitare se dandine un peu au gré des virages, calée entre le siège passager et le tableau de bord. Elle oscille, glisse et toc ! vient cogner contre le bloc du levier de vitesse. L’œil rieur, Liz la remet en place d’un geste doux presque lascif, comme on repousse un amant un peu trop cavalier, «Pas maintenant ma belle, pas maintenant ».
Et c’est pile à ce moment que ça lui revient en pleine figure. C’est violent, d’abord comme une sorte de brûlure dans le diaphragme, ensuite ça se répand dans son dos en frisson irrépressible, lui ronge les bras et la secoue brusquement, son volant fait un léger écart mais elle réussit à garder le cap. Elle ne sait pas trop ce que c’est au début, elle sait juste qu’un souvenir tape à la porte. Elle l’a sur le bout de la langue, elle s’imagine - elle ressent ? - en une demi seconde un afflux nerveux, une secousse sismique cérébrale qui électrocute ses neurones et grille ses synapses les unes après les autres. L’odeur de la forêt est devenu l’odeur de son parfum, son parfum à Lui. Le bruit du moteur disparaît. Elle entend sa voix, d’abord imprécise et distordue, petit à petit de plus en plus claire, au prix d’un effort laborieux, elle revoit son visage… c’est un bout de conversation. Elle égrène à voix haute les paroles, en synchronie parfaite avec celles de son souvenir, comme un film qu’elle se rejouerait.

« Aimer c’est un verbe que je n’aime pas mettre au futur… »

5 commentaires:

  1. Eh bien eh bien Phi, tout d'abord je suis étonné ^^ Je te savais talentueux, mais je dois dire que l'écriture n'est pas un domaine dont jte savais féru ! Et je dois dire que t'es plutôt agréable à lire comme garçon mine de rien. Pas mal de monde me demande épisodiquement soit d'écrire pour eux soit de donner un avis sur leur travail, mais peu méritent que je m'y intéressé autant.
    On dira ce qu'on voudra, mais au travers de l'écriture il est facile de trouver la personnalité de l'auteur :p Et jt'ai bien trouvé la !
    De l'élégance, de l’esthétisme mais aussi du culot, de la franchise et un certain vécu des situations émotionnelles difficiles, des sensations physiques, sans oublier la musique et la culture qui va bien !
    T'as une écriture très humaine, vivante, la construction est bonne et le fond est bien mené ! Par contre j'ai quelques bémol.

    Si tu es comme moi, tu trouvera ça intéressant d'avoir un point de vue éclairé, mais tu aura peut être la flemme de reprendre ton bébé pour en changer certains traits :p Mais qu'à cela ne tienne, ca servira pour la suite ^^

    Tout d'abord, attention. Tu as une personnalité complexe et urbaine, et tu met de la franchise dans le texte, même en temps que narrateur, mais prends garde aux mélanges parfois décalés, exemple :

    Elle se dit que se mordre pour contenir ses émotions va finir // (j'aurais mis "finira" moi, tu en pense quoi ? ) // par devenir un tic dangereux pour son intégrité physique. Cette pensée absurde ne fait que redoubler son envie de rire.

    La tu as un registre soutenu, mais quelques lignes plus tard :
    La gorgée de whisky avant de démarrer la voiture c’est une sorte de tradition dans sa famille [...]

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  2. L'utilisation du "c'est" de cette manière fait descendre ton registre d'un petit cran, ça rend le propos plus familier. Je pense même qu'en faisant sauter le "c'" ça suffirait à corriger le tir ^^

    C'est cette alternance qui déséquilibre légèrement je dirais. Parfois on a l'impression que tu parle oralement, et des fois c'est plus littéraire. "ça lui revient [...] Frisson irrépressible"
    [...]comme si l’on pouvait faire refluer cette triste marée. Raté, ça coule sur les côtés"
    Tu vois à peu près ?

    Autre petit truc qui me gène, et qui s'inscrit dans ce principe la, "on reviendra plus tard sur ce point". La phrase à détonné quand je l'ai lu, j'aime ce genre d'incise, mais ce "on" me gène. Un petit "nous" aurait été pas mal je trouve. Cela dit, pour chacun de ces exemples, il s'agit juste d'uniformiser, dans un sens comme dans l'autre d'ailleurs ^^
    Je suis très client de ta vrai écriture orale, qui donne l'impression d'écouter quelqu'un parler. Mais c'est un genre particulier.

    Ensuite tu dois avoir en tête le rôle précis de ton narrateur ! Intra diégétique, extra, omniscient ? J'aime le ton particulier de l'histoire, on dirait que le narrateur est complice, vivant dans ce monde même, comme un extension de Liz. A faire attention dès lors qu'elle rencontrera d'autres personnages ! Tu ne pourra pas changer de mode.

    N'hésite pas à revenir à la ligne ! "Et bien pour Liz c’est une journée dans ce genre là. Au centre du petit présentoir"
    Ca articule et différencie tes propos et ça les rend plus lisibles ! Et déjà que ton texte se lit agréablement, tu n'imagine pas ce que ça pourrait être avec un peur d'air dedans ^^

    Pour finir tu as deux trois petites mini fautes, "Puis vienT la foret" Rien de bien méchant j'en fais des tonnes, et la plupart des gens aussi :D D'ailleurs tu en fais nettement moins que la majorité de ceux que j'ai pu lire!

    Ce ne sont même pas des critiques, parce ton texte se tient vraiment bien seul :D Il était temps que ta personnalité s'exprime un peu à l'écrit parce qu'elle est d'une sacré richesse, et tu la met bien en valeur fictionnellement parlant ^^
    Ce sont juste d'humbles suggestions d'optimisation !

    En tout cas, merci de la balade Phi :p

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  3. Juste un mot : merci :D (le reste tu l'as eu en PM alors hein bon hey oh !)

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  4. wouh mais j'avais pas vu les commentaires de monsieur Gus : bonjour monsieur. Vous êtes éditeur ? (votre "beaucoup de gens me demandent de lire et corriger leurs textes" émoustille ma curiosité)

    Je clame haut et fort que je ne suis pas d'accord avec l'idée qu'il faut uniformiser le style. C'est parfois très littéraire, parfois plutôt parlé, ET C'EST CA QU'EST BON. Une uniformisation rendrait le tout plus "digeste" peut-être, mais moins savoureux. A la rigueur il faudrait peut-être trouver une signification plus visible à chacun des deux styles, du genre souvenirs du perso = langue ciselée / récit = oralité ou descriptions = litt / réflexions = oralité (ces propositions sont plus que caricaturales, ce ne sont que des exemples)


    En revanche bravo pour le coup du narrateur flottant, c'est vrai que c'est un petit souci, que je n'avais pas vu. A bosser !

    (si vous êtes un professionnel je vous demande pardon de mon insolence)

    Et je vous salue tous les deux bien bas.

    Au boulot Raph, on veut la suite !

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  5. Aimer ne peut se conjuguer quand on s’aime. Aimer est intemporel.

    Tu dis ne pas aimer conjuguer ce verbe au futur, mais tu sais bien que quand on aime, on aimera demain comme on a aimé hier…

    Incontrôlable, imperceptible elle est juste là, elle nous habite cette sensation souveraine de tout ton être, les réponses n’ont plus de questions… la confusion et l’évidence sont sœurs.

    Un paradoxe permanent qui engendre un accord parfait, et une dépendance entre raison et passion, peur et sérénité, douleur et jouissance.

    Cette abondance de saveurs, surprenante est exquise, pleures comme tu ris, soit un enfant et revis.

    Redécouvre et vois comme les couleurs sont plus vives, délecte toi de cette endorphine et savoure le gout de cette peau sur tes lèvres, son souffle contre le tien, son oxygène coule dans tes veines.

    On ne peut savoir combien on aime quand on est amoureux, inquantifiable, inébranlable, juste une possession des plus délicieuse.

    Aimer ne peut se conjuguer quand on aime, l'amour, intemporel, est présent et il reste, annihilant le passé et le futur, maitre de ton cœur et du mien.

    L’amour est tout, l’amour n’est rien, rien de plus que ce que l’on aime.
    Les choses n’ont de valeur que l’importance que tu leur accordes… accorde de l’importance à ton bonheur.

    Tu enchaînes des mots, mais tu ne leur donne aucune âme. On ne peut leur accorder plus de crédibilité que tu ne leur en accordes.

    Peu m'importe la syntaxe et le style, propre à chacun, les règles à suivre ou transgresser et les us et coutumes de dame littérature.

    J'aime quand la fluidité des mots me transporte. Vois les mots danser comme les notes d'une musique derrière tes yeux fermés.

    Aussi sûr qu'ils m'ont inspiré, ils dégagent ce que tu es et l’encre, instrument de ton cœur, couche sur le papier tes humeurs… inexistantes, pâle reflet de l’auteur et vide de sens, ton texte est « presque » touchant.

    Dévoile toi. Prends des risques. Touche moi.

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