mardi 24 juillet 2012

The Siren




Chapitre I



(4 Juin)



Parfois la vie s’arrête avec un simple coup de téléphone.


Et quand elle s’arrête, ou quand elle dérive de sa course habituelle, les souvenirs en sont les premiers écueils. L’esprit vient s’y échouer de longs moments, bercé par des vents de douce nostalgie, ou par des résurgences plus noires.

Elizabeth se souvient d’un jour où elle l’avait regardé de loin jouer, dans l’arrière cour d’une église, une sorte de petite chapelle, dans un endroit perdu en France. Il avait improvisé plusieurs morceaux avec un musicien indien, et avait fini par y rester des heures.

La scène, la musique, le public, c’était tout pour Lui. Elle n’avait jamais réussi à percer les mystères de ce garçon flagorneur, cette gueule d’ange qui savait mentir comme un jour de novembre ensoleillé… Viens tu verras il fait chaud, si tu gardes ton manteau et tes bottes, sinon tant pis pour toi, cowboy, il faudra que tu claques des dents jusqu’à ce que tu claques tout court.


Et puis même quand il mentait, même une fois devant le fait accompli, pris en flag, pas une seconde il ne niait. Il se contentait de sourire et là, c’était la Californie qui glissait dans la grande faille de San Andreas. On oubliait tout et on recommençait.




« Liz ? Tu es là ? »



Pas de réponse, de l’autre coté il n’y a que du vide. Seul le bruit de ses propres pas dans le couloir lui donne la réplique alors qu’il traverse le studio d’enregistrement. Marshall oscille entre l’hystérie d’une collégienne et le stress d’un trader New-Yorkais en manque de cocaïne depuis deux semaines. Deux semaines qu’ils ont le « cul plat », comme il dit souvent à Rob, leur Manager-Chanteur-Homme à tout faire. Deux semaines d’enregistrement, assis derrière sa table de torture à imaginer des sons, des arrangements, et pour le moment: rien de satisfaisant. Mais tout vient à point à qui travaille dur, il le sait… Enfin encore faudrait-il qu’il mette la main sur Elle.

Elle c’est Liz, Elizabeth, ne l’appelez pas Lizzie surtout pas Lisa. Tout le monde s’accorde à dire que, depuis que la Callas est morte, cette fille est la seule à pouvoir porter le titre honorifique de meilleure chanteuse du monde. Ils ont retourné toute l’Angleterre pour qu’elle accepte de collaborer avec eux. Toute l’Angleterre et maintenant tout le studio d’enregistrement de plusieurs centaines de mètres carrés.

Lorsqu’il la retrouve enfin, assise dans le coin d’un salon près du téléphone, sa voix se fait plus insistante, avec un fond d’entrain déplacé qui rallonge les voyelles de son prénom.

« Elizabeth ?... »

Elle tient maladroitement le combiné en bakélite noir, vu d’ici sa main ressemble un peu à l’une de ces pinces de fêtes foraines qui n’ont jamais de prise assez ferme sur les objets, ces lots merveilleux, que l’on convoite avidement du regard, elles finissent toujours par lâcher le plus beau cadeau, celui qu’on espère tant. On entend vaguement l’espace d’une seconde la tonalité à l’autre bout du fil ; communication terminée ; et le caquètement d’osselets qui s’entrechoquent lorsqu’elle lâche prise enfin.


« Liz ?... Rob vient d’arriver… tu nous rejoins ? » Sa voix est maintenant inquiète.

L’écho se déploie dans la pièce, se prolonge, s’étire comme un animal invisible qui s’allonge dans les coins de l’immense salon aménagé pour les musiciens de passage. Un léger frisson plus tard, Elizabeth réalise qu’il est là. Ses grands yeux gris bleu dérivent sur lui et leurs regards finissent par se croiser. Comme son prénom a déjà trop résonné ici, elle répond.

Elle dit seulement « Il est mort.»

Trois petits mots. Dans un souffle. Trois petits points de suspension pour faire revenir le silence et le calme. Il n’y a plus rien à dire sur Lui, il n’y aura plus jamais rien à dire puisque c’est fini, chaque mot sera dénué de sens dorénavant. Alors elle n’ajoute rien.

« Liz… je suis désolé… »

Elle regarde Marshall planté là au milieu de la pièce, les bras ballants, puis sa main droite qui vient lentement soutenir sa tête, formant des sillons dans ses cheveux noirs épais. Elle imagine l’opéra de questions qui va venir. Dehors elle perçoit le soleil dans les graviers blancs de l’allée. Une petite voix cynique glisse dans son esprit l’air de cette chanson qui parlait de fleurs, qu’elle avait écrite avec Lui. Lui qui n’est plus, qui ne chantera plus jamais avec elle. Un vertige…

Elle n’avait même pas eu l’occasion d’entendre sa voix une dernière fois. Cela aurait presque fait trois ans, trois ans de coups de fils çà et là, quelques brèves entrevues, entre deux répétitions, entre deux concerts, entre deux continents, le vieux et le nouveau. Un petit océan de rien du tout. Elle aurait pu le traverser des dizaines, merde pas des dizaines… des centaines de fois ! Pourquoi ne l’avait-elle pas fait ? Toujours demain demain, demain on fera ça ou ça. Et ça tourne dans sa tête comme un manège, un de ces manèges de fêtes foraines, qui vous font monter, tourner, jusqu’à ce qu’on oublie dans quel sens va le monde, jusqu’à ce qu’on s’en foute finalement.

…l’envie de vomir la saisit violemment, alors elle se force à parler.


« Ne t’inquiète pas ça va aller, glisse-t-elle dans un soupir comme si elle récupérait son souffle après une longue course, on continue l’enregistrement.

– Liz, je comprendrais que tu veuilles aller là bas…

– C’est inutile, l’interrompt la chanteuse, ils viennent de retrouver son corps. Il y aura une autopsie sans doute… ils ne savent pas ce qui s’est passé, ça va prendre des jours…»

Elle se redresse sur sa chaise et réajuste le col de sa veste, ses talons claquent sur le sol quand elle se lève, lisse les plis de sa robe noire d’un geste souple et allume son sourire le plus convaincant au bord de ses lèvres carmin.

« Est-ce que tu es sûre ? insiste Marshall.

– Je ne servirai à rien là bas… au moins ici, je peux lui faire honneur. »













Chapitre II


(5 Juin)




Aucun point de repère, au dessus, rien. Le vide, froid et purement noir. En dessous, un grand océan blanc laiteux, opaque. Elle rêve. Elle rêve de quelque chose de terrible, quelque chose qui prend forme lentement. Un grand Sphinx est là, elle le voit sans en percevoir clairement les contours. Elle le voit comme on voit les choses en rêve, elle le ressent. Elle sent aussi ses propres ongles creuser de petites lunes rouges dans ses paumes.

Le Sphinx demande : « Où sont-elles ? »

Elle ne connaît pas la réponse. Elle ne sait plus. Le Sphinx émet un bourdonnement oppressant, un crissement reptilien se propage en crescendo, toujours plus près, elle peut maintenant dire qu’il est immense, elle sent l’air tout autour se déplacer, il y a une odeur ancienne, une odeur de sable, et de milliers d’années d’énigmes restées sans réponse. Elle se sent prise d’une peur panique. Le Sphinx fait un large mouvement et l’océan de brouillard s’éclaircit par endroits. Elle voit le monde poindre au travers des ouvertures dans le voile blanc. Une fois entièrement dissipé elle peut embrasser du regard toute la planète, bleue, verte, vivante. Le Sphinx énonce presque tristement :

« Si tu ne réponds pas, j’emporterai tout… »


Elle essaye de hurler mais tout s’étouffe dans sa gorge, elle voit clairement la terre s’ouvrir, les océans se lever, elle ressent toute la peine et toute l’horreur de l’humanité avalée et broyée, elle tend des bras impuissants, elle porte toute la peine du monde sur ses joues brillantes, elle assiste jusqu’au bout à la destruction de toutes les choses que l’esprit de l’homme a conçu, espérant pourtant jusqu’à la fin, jusqu’au dernier bout de terre, que tout s’arrête, elle demande pitié, que tout s’arrête, elle implore, que tout s’arrête…







Réveil. Mal de tête. Verre d’eau cigarette. Regard vers le velux. Le ciel est toujours là. Il lui faut un café. .



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Dans le salon d’Elizabeth il y a une horloge qui n’a rien d’authentique, faite d’un bois aussi faux que l’heure qu’elle indique. Une horloge doublement énervante en somme, pourtant elle est toujours bien là depuis que Liz a emménagé dans cet appartement de la banlieue de Leeds. C’est un logement temporaire, elle ne veut pas rester ici trop longtemps. D’ailleurs c’est pour ça qu’elle ne remplace pas l’horloge défectueuse, c’est inutile. Bientôt elle changera d’appartement et elle ira dans un endroit un plus paisible.

Elle choisira une petite maison dans la campagne Ecossaise. Elle sait déjà où. Alors ce n’est pas la peine de réparer cette foutue breloque en contreplaqué. Elle devrait même la jeter finalement. Mais il faudrait déplacer toutes les babioles qu’elle a accumulées et entreposées autour depuis des semaines et elle n’a pas que ça à faire. En plus va savoir elle pourrait servir aux prochains occupants. Peut être... un retraité, avec un gout douteux pour la décoration, et une fâcheuse tendance à ne plus regarder l’heure puisque la sienne viendra bientôt.

Elle, sa maison en Ecosse, elle la choisira sans horloge.

Dans le salon il y a aussi une table avec un pied cassé et réparé à la va-vite, des boites de gâteaux et de nourriture chinoise à emporter, une bibliothèque vide, des cendriers de fortune…  quelques livres de cours et on jurerait que c’est un l’appartement d’une étudiante. Et il y a Liz qui boit son café religieusement et qui fume près de la fenêtre qui inonde courageusement d'une lumière insolente cet appartement de recluse, cette planque de fugitive.

Elle jette un regard froid, presque méfiant, sur la ville qui s'éveille dehors. Soyons clairs, Leeds, ce n’est pas si mal que ça, c'est un peu comme une brique par endroits. Rouge et carré. Bref c'est un peu impersonnel, mais quand on prend le temps de faire un tour dans les petites rues sinueuses du centre ville, on s'y sent déjà mieux, comme à l'abri. Même si c'est un coin un peu maussade, les couleurs qui manquent aux murs des immeubles se cachent dans le cœur des gens. Des gens comme Edgar par exemple, le barman du Northern Light. Il est rougeaud et carré lui aussi. Quand il rit il fait vibrer le bois du comptoir. Il a une voix de basse naturelle, ronde, terreuse mais belle et rassurante. Hier à la fermeture il lui a proposé de "faire un tour ailleurs", elle aurait bien voulu, mais ce n'était pas vraiment le bon moment. Après tout l'homme qu'elle avait aimé le plus au monde venait de mourir.

Elle finit son café et regarde autour d'elle les cartons qu'elle n'a pas fini de déballer. Beau paysage.

Toute sa vie est là, elle se résume à quelques dizaines de boîtes au contenu souvent mal agencé. La simple pensée d’avoir à remettre en ordre tout ce qu’elles renferment la plonge dans une lassitude douloureuse. Il doit bien y avoir quelque part un bouquin qui explique précisément pour quelle obscure raison l’on ne range pas ses cartons immédiatement après avoir emménagé dans un nouvel appartement. Mécanisme de sécurité ? Quelque chose qui nous dit « Attention tu n’es pas chez toi ici, il faut pouvoir s’enfuir rapidement au cas où… » ?

Au cas où quoi ? Au cas où les journalistes la retrouveraient ? Cela fait plusieurs mois qu’ils ont perdu ou abandonné sa piste. Sa famille ? Elle n’a pas besoin de les fuir. Elle en est assez éloignée pour se sentir libre et assez proche pour pouvoir leur rendre visite occasionnellement.

Peut être Simon et Robin ? Ah… Nous y voilà !


Si Elizabeth en était devenue la figure de proue par la force des choses, Simon et Robin étaient les deux membres fondateurs du groupe qui l’avait rendue célèbre. L’histoire se passe comme un petit conte de fées moderne. Ils sont deux jeunes gamins rêveurs, ils vivent la rage au ventre dans une Ecosse exsangue et empêtrée dans une métamorphose pétrolifère. Rien dans ce pays ne trouve grâce à leurs yeux, ils n’ont qu’une seule issue pour échapper à la vie  misérablement banale qu’on leur promet : ouvrir la voie d’un nouveau genre musical. Lorsqu’ils découvrent Elizabeth, car c’est bien d’une découverte dont on parle là, comme d’un trésor enfoui dans le sable d’une plage et bercé par l’écume du temps, un trésor qui s’ignore lui-même, elle n’a que 17 ans et n’a jamais pensé une seule seconde à devenir chanteuse. Elle sait bien que sa voix est particulière, on lui l’a assez répété, elle sait bien qu’elle porte plus loin, qu’elle est plus dense que la voix des autres et que lorsqu’elle parle dans le brouhaha d’une conversation tous les regards se braquent sur elle. D’une simple vibration de cordes vocales elle sait qu’elle peut attirer l’attention, provoquer le silence, se faire entendre, comprendre et gagner le soutien, l’approbation de l’assistance… Et qu’en plus la reddition se fera sans heurts avec le sourire même aux lèvres des vaincus. Mais devenir chanteuse ? Se produire sur scène ? L’idée ne lui a jamais même effleuré un seul cheveu de sa mignonne petite tête d’écolière, jamais avant Simon et Robin. Ces trois âmes se télescopent un soir dans une boîte de nuit. Ils boivent et discutent ensemble, refont le monde sur la buée qui s’accroche à leurs pintes et se retrouvent quelques jours plus tard pour tout mettre en œuvre. Pour réaliser leur rêve.

Et c’est ce qu’ils font pendant plus de quatorze années. De concerts en albums, de participations prestigieuses en collaborations lumineuses, de réussite en réussite ils changent à jamais le paysage musical de ce monde. Bien sûr Robin finit par épouser Elizabeth, peut être par la force des choses, peut être aussi parce que leur talent vient d’un vide immense qu’ils ne savent pas combler. Ils se nourrissent l’un de l’autre, finissent par s’épuiser, se fanent et se quittent au bout de quatorze belles années. Une fleur aura quand même poussé dans ce processus long et pénible. Une petite fille du nom de Lucy.

Après quatorze années de stabilité Elizabeth se retrouve un peu égarée dans le grand bassin, elle nage parmi les requins du show-biz, et malgré ses refus systématiques de s’afficher en soirée avec d’autres hommes elle est constamment harcelée par la presse, qui voit là, bien au contraire, une cible parfaite : Une proie célibataire, esseulée, en détresse et dont la planète entière, sous entendu masculine et « bankable », voudrait accrocher à son poignet comme une Cartier rutilante.



Et c’est là qu’elle le rencontre Lui. Lui qui n’existe presque pas, qui marche dans du velours glacé. Lui qui sera son monde, son seul univers, sa boite de pandore. Pendant trois années où ils ne se verront que par intermittence et à chaque fois dans des circonstances inconfortables, parfois carrément burlesques… Trois années qui seront pourtant les plus vives et les plus belles de son existence.


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En attendant de statuer définitivement sur ce qu’elle a bien pu tenter de fuir en venant s’enterrer à Leeds, que ce soit pour échapper à tous les gens qu’elle connaissait ou disparaître aux yeux de ceux qui croyaient la connaître, elle fouille. Depuis des heures maintenant. Tout ça pour brasser de la poussière. Du souvenir en poudre, séché, lyophilisé par le temps et vidé de sa substance. Elle s’y reprend à plusieurs fois… parfois elle s’effondre et reste là, de longues minutes, à contempler le parquet du salon, transformé en site archéologique intime. Á même le sol s’étalent des vinyles de collection, un original d’Andy Warhol qu’un admirateur lui a offert, des lettres, et des dizaines… des centaines de photos, une flaque d’images entremêlées, une hémorragie de souvenirs figés qui s’épanche, carton après carton au milieu des murs nus et hostiles. Elle cherche. Au milieu des cartons éventrés elle fouille. Elle gratte le temps, couche après couche, parfois dans le désordre. Une boîte. Des papiers importants. Un petit coffret avec un fermoir en laiton usé qui cède laisse tomber un instantané. Elle a seize ans sur cette photo, c’est l’anniversaire de mariage de ses parents. Une autre boîte. Ici elle porte une coupe ignoble des années quatre-vingt. Un carton. Là c’est la même en pire… avec une robe en satin blanc vulgaire, le blanc, pas la robe. Une enveloppe. Une autre photo ? Oui… Là elle a huit ans et les pieds dans l’eau coupante de la mer du Nord, c’est à Grangemouth. Elle mordille nerveusement le petit pli de chair caché dans la commissure de ses lèvres... Un petit goût cuivré dans la bouche plus tard elle la jette comme si elle lui avait brûlé les doigts.


Impossible de remettre la main dessus. Dans un coin gris de sa pensée elle visualise très bien ce qu’elle cherche : un paquet de lettres, ficelées ensemble, ornées de timbres des Etats-Unis. Une culpabilité idiote lui ronge le bout des doigts, légers picotements agaçants. Comment a-t-elle pu égarer ça ? Elle réalise qu'elle est aussi écervelée que sa mère pouvait l'être et cela la met dans une rage sombre. Une vieille boite remplie de bobines de fil et d'aiguilles vole à travers la pièce. Elle pense déjà à quel point cela va être pénible de chercher les aiguilles éparpillées sur le plancher... surtout celles qui se seront bien coincées dans les interstices, juste histoire de lui rappeler « Hé ! Tu te souviens ? C'est nous que tu as balancées en l'air hier ! Ou bien c'était avant-hier ? Oh on s'en fout de quand c'était, ce qui est important c'est pourquoi ! Et pourquoi ? Parce que tu es une gamine dans un corps qui vieillit trop vite ! Une vieille enfant irresponsable ! Bientôt tu oublieras tout ! Tu seras pire que ta mère ! Pire que ta mère ! Pire que... »


Le téléphone sonne. Elle décroche machinalement en essayant de chasser les petites voix pointues de sa tête. C'est Marshall. Elle est en retard.

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Elle s’engouffre dans son trench-coat, puis dans sa voiture, puis dans la ruelle. Et c’est fou comme elle se sent mieux, confortablement entourée de concret, de palpable, de mécaniques perfectionnées et rassurantes. L’ère moderne a beau nous avoir rendu mous, faibles, arraché nos instincts et protégé de nos peurs ancestrales au prix de la peau de bête dont nous étions couverts ; Merde ! C’est quand même le pied de conduire une décapotable par beau temps. Le centre ville fourmille paisiblement, un ronronnement citadin caresse les murs de briques rouges et résonne dans un ciel calme. Il y a des bastions de nature bordés de bitume, des petits jardins au gazon d’un vert insolent, agrippés au devant des maisonnettes individuelles. Certains pubs ouvrent tout juste, des portes entrebâillées toussent la poussière qu’on balaye à l’intérieur. Tout en conduisant elle se dit qu’elle aime bien cette ville, mais qu’elle ne prend pas assez le temps de la regarder. Elle se sent audacieuse aujourd’hui… Tiens ! Un jour elle marchera dans Leeds ! Ça… Ça ce serait audacieux ! Il faudrait juste qu’elle trouve quelqu’un pour l’accompagner.

Marcher seul c’est chiant.

Avant d’aller se perdre dans la cambrousse, où se trouve le studio d’enregistrement, elle doit passer par plusieurs grands axes. Les feux rouges s’enchaînent et chaque pause est un calvaire. Quand on a le cœur en morceau chaque temps mort devient un piège. Chaque silence est un coupe-gorge où vous attend, patiemment tapie dans le fond de votre crâne, la part d’ombre qui vous grignote de l’intérieur et vous rappelle à son bon souvenir en vous ressassant les mauvais. Le seul moyen pour l’oublier c’est bouger, courir, fuir si nécessaire. Mais dans l’instant il n’y a rien à faire pour lui échapper… Troisième feu rouge. Les fissures commencent à devenir des gouffres et à la surface son visage laisse entrevoir la tempête sous son crâne. Elle se mord nerveusement les commissures des lèvres et tapote sur son volant. Elle a, lorsque les larmes montent, les yeux levés aux ciel, écarquillés, et le menton légèrement relevé, mouvement étrange et inconscient, comme si l’on pouvait faire refluer cette triste marée. Raté, ça coule sur les côtés. Feu vert de soulagement.

Elle roule vite, un peu plus vite, un peu trop vite… elle esquive un piéton, grille un feu rouge, double un cycliste.

D’un coup elle freine.

Le hurlement grinçant sur l’asphalte arrache les passants à leur promenade engourdie et désuète, ils lancent quelques regards réprobateurs, ponctués de marmonnements, sans grande conviction, puis se détournent de la scène. Quelques instants plus tard, elle relâche enfin progressivement la tension qui crispe tout son corps, arcbouté entre le fauteuil et la pédale de frein. Les yeux rivés sur le rétroviseur. Le souffle court. Elle fixe la devanture d’une boutique quelques mètres derrière. Une boutique de guitares et quelques autres instruments, exposés là histoire de dire que la musique ne se résume pas à cinq ou six cordes sur un bloc de bois. Et à l’intérieur elle a vu… Après coup elle réalise que non seulement elle a freiné sans aucune raison valable, mais qu’en plus elle n’a même pas pris le temps de vérifier si un autre véhicule la suivait d’un peu trop près. Si cela avait été le cas elle serait peut-être assise sur le capot de sa MG ; ou plutôt allongée, après avoir traversé le pare-brise la tête la première. Un peu honteuse elle en sourit et se mord la lèvre inférieure pour calmer un début de rire nerveux. Elle se dit que se mordre pour contenir ses émotions va finir par devenir un tic dangereux pour son intégrité physique. Cette pensée absurde ne fait que redoubler son envie de rire.

Quelques secondes à peine et la voilà en train de remonter le trottoir en direction de la boutique. Il y a des journées, vous savez, ces journées où vous êtes en retard par rapport à votre emploi du temps, mais vous vous efforcez de l’être encore plus - consciemment ou inconsciemment - en mettant vous-même des obstacles sur votre propre route ? Et bien pour Liz c’est une journée dans ce genre là. Au centre du petit présentoir qui prend la poussière par endroits, il y a la reine du bal, une Telecaster qui jette des reflets chromés comme une star ses médiators à la fin d’un concert – je suis trop belle pour vous, mais prenez donc un petit souvenir avant de partir seuls – à ce stade là ce n’est même plus une invitation, pour Liz, c’est une provocation en duel. Dix minutes plus tard elle ressort de la boutique, un petit sourire crâneur aux lèvres, dans sa main droite la petite guimbarde insolente fait moins la maline dans son étui.


Elle sait pertinemment que tout ça c’est du vent, cette guitare c’est juste une diversion, un leurre pour tromper l’Ennemi. Ça n’est pas Excalibur c’est vrai. Ce n’est pas avec ça qu’elle ira défendre la Grande-Bretagne… Mais c’est déjà mieux que de rester assise dans sa voiture, garée en double file, à pleurer sur son volant et sur son sort.

Elle reprend le volant, reprend une gorgée de whisky et reprend la route. La gorgée de whisky avant de démarrer la voiture c’est une sorte de tradition dans sa famille, vous en saurez plus bientôt, alors elle en garde toujours dans une petite flasque métallique gainée de cuir. Sur la face avant il est écrit «Si tu peux lire ça tu peux continuer de boire». Liz a une très bonne vue. Bien sûr cette tradition pouvait mener à certaines dérives ; son oncle par exemple affectionnait particulièrement les stops et les feux rouges où son moteur, inexplicablement, calait à chaque fois. Quelques minutes plus tard elle sort enfin du centre ville, les maisons se font plus rares et plus proches du sol, moins arrogantes. Puis viens la fôret, le vert sombre et apaisant, l’odeur du labyrinthe dont on connaît l’entrée, mais pas la sortie. La guitare se dandine un peu au gré des virages, calée entre le siège passager et le tableau de bord. Elle oscille, glisse et toc ! vient cogner contre le bloc du levier de vitesse. L’œil rieur, Liz la remet en place d’un geste doux presque lascif, comme on repousse un amant un peu trop cavalier, «Pas maintenant ma belle, pas maintenant ».


Et c’est pile à ce moment que ça lui revient en pleine figure. C’est d’abord violent, comme une sorte de brûlure dans le diaphragme qui se répand dans son dos en frisson irrépressible, lui ronge les bras et la secoue brusquement. Son volant fait un léger écart, mais elle réussit à garder le cap. Au début elle n’arrive pas à cerner précisément les contours de ce qui, lentement, se fraye un chemin, remonte à la surface à travers le brouillard jusqu’à l’horizon de son esprit et s’avance irrésistiblement, poussé par un souffle à la fois terrifiant et fascinant. Elle sent que dans les ténèbres sourdes de son inconscient une ancre rouillée, rongée par le sel, a cédé brutalement et que le souvenir qui reposait sous la ligne de flottaison de ses pensées vient de s’échouer sur le rivage. Elle l’a sur le bout des doigts, elle s’imagine – elle ressent ? – en une demi-seconde un afflux nerveux, une secousse sismique cérébrale qui électrocute ses neurones et grille ses synapses les unes après les autres. L’odeur de la forêt est devenue l’odeur de son parfum, son parfum à Lui. Le bruit du moteur disparaît. Elle entend sa voix, d’abord imprécise et distordue, petit à petit de plus en plus claire, au prix d’un effort laborieux, elle revoit son visage… c’est un bout de conversation. Elle égrène à voix haute les paroles, en synchronie parfaite avec celles de son souvenir, comme un film qu’elle se rejouerait.



« Aimer c’est un verbe que je n’aime pas mettre au futur… »

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Ils sont au dernier étage d’un grand hôtel, un bâtiment noble, blanc et imposant, avec vue imprenable sur la Tamise. En rentrant dans cette chambre elle a eu cette pensée: « Il n’y a qu’ici qu’ils peuvent se permettre ça… » La suite royale qui occupe tout l’étage, ou presque, meublée dans un pur style clinquant, à grand renfort de dorures, sièges rouges veloutés et frises en relief, serait sans doute empreinte de mauvais goût n’importe où ailleurs qu’ici. Ici où tout se maîtrise avec tact et retenue. Et pourtant malgré cette accumulation insensée il existe un équilibre subtil dans les couleurs et les matières, rien ne dépasse, tout est exactement, au millimètre près, bien à sa place.

Elizabeth aussi.

Elle est debout, adossée à l’encadrement d’une porte fenêtre qui donne sur une terrasse étroite. Elle reste là, inutilement belle. Nue, pâle et silencieuse comme un marbre italien. Sa poitrine s’élève avec élégance à chacune de ses inspirations. Elle cherche quelque chose, une réponse, les yeux perdus dans le vide qui lui fait face. Mais son esprit rebondit sur le voile imbibé de chrome qui surplombe toute la ville, rien d’intelligent ne lui vient. On ne s’inspire pas du gris, c’est plutôt lui qui s’inspire de nous. Finalement elle se lance.


« En clair, tu essayes de dire… On est en sursis ? » Elle parle aussi calmement que possible, il n’y a pas de percussion dans sa voix, les consonnes glissent de façon suave, les voyelles résonnent aisément et remplissent l’espace entre elle et lui.


Il y a dans l’air cette couleur légèrement bleutée, témoin que la nuit s’accroche encore au bord de l’horizon. Londres ose à peine ouvrir les yeux. Drapés dans son flegme et sa pudeur toute britannique, les quelques passants qui défilent dignement sous un grain fin et pénétrant ne lèvent pas la tête. Personne ne la regarde.

« Je veux dire qu’on vit une belle histoire, répond le musicien. Il marque une pause en extirpant habilement une cigarette d’un paquet souple, la tape sur son genou puis reprend. Les belles histoires ont un début, et une fin. »

Il reste là, assis au bord du lit immense sans rien dire de plus. Cette simple phrase qu’il a lancée comme une bombe a fait voler la pièce en éclats, il n’y a plus rien ici, le luxe des meubles est parti en fumeroles noires orangées, tout est devenu toxique et leur brûle la gorge.

« C’est joli, fais-en une chanson, réplique-t-elle sur un ton moqueur.


– Arrête Liz… commence-t-il en soupirant.


– Arrêter quoi ? L’interrompt la chanteuse, des lames de rasoir bleu clair entre les cils. Nous sommes plus intelligents que ça toi et moi, elle hoche la tête en direction du monde extérieur. On vaut mieux que tout ça ! Ses mains se crispent, le vent a changé de direction et lui jette quelques perles froides sur les jambes.

– Toi !... Toi tu vaux mieux que ça ! Tu es déjà célèbre, Tu as déjà tout.


– Un jour tu auras plus encore, dit-elle avec un rire froid, tu le sais. »

Et tout était dit. Ce n’était finalement qu’une petite mise en scène, un coup de projecteur sur un accord tacite rédigé depuis longtemps. Elle ne pouvait pas le retenir, on ne retient pas une lame de fond avec des mains aussi fines, avec un corps aussi frêle.

Il avait la gloire à portée de main, tout allait s’enchainer très vite quelques mois plus tard, les ventes de son album allaient exploser et les critiques se prosterneraient dans son sillage. Elle ne pouvait que rester là et contempler depuis le rivage à quel point son talent allait renverser le monde. Elle qu’on appelait « la voix de dieu », « la muse tombée du ciel », la plus belle voix du monde n’était plus que simple Sirène face à lui.

Ce n’était pas un homme qu’elle avait charmé et attiré sur les rochers du vieux continent, c’était la fin de son monde et le début d’un autre.

Il y aurait bien un avant et un après Lui.

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Dans la voiture quelques feuilles sont tombées, une sur le tableau de bord, une sur le siège passager et une dernière à trouvé le moyen de s'enrouler amoureusement autour de l'allume cigare. Quand Elizabeth ouvre les yeux et desserre légèrement les mains de son volant sa première pensée s'oriente vers un bref calcul de probabilité qui vise à déterminer les chances qu'une feuille réussisse à se poser de cette manière sur une surface aussi étroite et aussi peu encline à servir de reposoir... Merde, cet allume cigare est tellement maigre et glissant que certains soirs quand la lumière décline elle s'y reprend à trois fois pour le saisir. Combien de temps est-elle restée ainsi ? Comment a-t-elle fait pour se garer sur le bas coté sans même s’en apercevoir ? Combien de temps a-t-elle pris pour rejouer cette scène dans son esprit ?... Le temps que trois feuilles se détachent de façon naturelle, légèrement aidées par la brise printanière, et viennent se poser nonchalamment à l'intérieur de sa MG Midget.

Liz finit par se dire que pour savoir avec exactitude le laps de temps qui s'était écoulé il faudrait recréer les mêmes conditions climatiques et chronométrer la chute des feuilles, mais il faudrait alors sans doute faire plusieurs essais avant de voir se détacher clairement un pattern, une séquence, dresser un tableau de statistiques... C'est ici que son cerveau déraille et que sa main se pose machinalement sur la clef. Contact. Quelques instants plus tard elle roule de nouveau en direction du studio d'enregistrement.


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Chapitre III





« Tu es prête ?

– Je suis toujours prête, s’exclame Liz avec un sourire radieux.»





Marshall lève le pouce, coupe le retour de son micro et la table d’enregistrement balbutie vaguement, un clignotement vert à gauche, rouge à droite et comme par magie tous les faders s’animent simultanément montent et descendent le long de leur rail en un petit ballet miniature jusqu’à ce qu’ils s’alignent, fiers petits soldats au garde-à-vous. La main du maestro ajuste sa baguette blanche – le fader du canal principal pour isoler la voix et mettre en retrait les instruments – Voilà ! Tout peut commencer.

Le micro à lampe Bluebird a suffisamment chauffé pour commencer l’enregistrement, quant à Liz… et bien à vrai dire elle ne s’échauffe jamais réellement la voix… C’est une hérésie qui lui a valu de nombreuses remarques, dont elle se fout au moins autant que de l’horloge en contreplaqué du salon, mais cela ne l’a jamais empêchée de se produire sur scène convenablement ni même d’être irréprochable en studio. Marshall s’est d’ailleurs bien gardé de lui faire la moindre remarque à ce sujet, et ce n’est pas par hasard. Il s’est beaucoup renseigné sur elle avant même de l’appeler pour lui demander de collaborer avec eux sur leur album. Vous imaginez bien… Quand on invite la reine du bal à danser il vaut mieux savoir si elle préfère les slows, le rock acrobatique… ou bien si elle préfère danser entre les draps.

Elisabeth n’a rien de plus dans la voix qu’une chanteuse classique dont les cordes vocales ont été entrainées et formées pour le chant. Rien d’exceptionnel dans sa tessiture ou son legato. Quoiqu’avec encore un peu d’entraînement et un peu moins de tabac et d’alcool, elle serait sans doute « Soprano Colorature ». Elle pourrait ainsi sans problème naviguer dans les répertoires de Strauss, Mozart ou Rossini... Mais non. Si Elisabeth est la plus extraordinaire voix au monde c’est que son talent dépasse l’entendement du commun des mortels. Son phrasé est une litanie qui prend racine dans la boue primordiale de nos sensations, dans l’obscurité de nos instincts primaires et dans le souffle rauque de ceux qui avant nous ont foulé cette terre, vierge, exempte de nos créations insensées. Sa voix rappelle et ramène à la surface… l’être qui s’est noyé en nous, l’Humain qui rêve qu’il dort, perdu dans l’antépénultième phase du sommeil où le corps et l’esprit ralentissent se dissolvent et cessent quasiment d’exister comme s’ils se préparaient à affronter un jour l’inéluctable fin. Elle nous réveille, nous jette en pâture à la clarté originelle et sa lumière n’en rend que plus cruelle plus maussade et terne tout ce qui subsiste autour.

Il y en a qui ont le groove dans le sang, certains ont des chaînes et des champs de coton dans les tripes, d’autres ont une voix sensuelle et d’autres chantent comme ils se soûlent au bourbon. Parmi tous ceux là il y en a toujours qui sentent la musique mieux que les autres… Mais Elizabeth n’a pas besoin de la « sentir ».

Lorsque la musique démarre plus rien n’existe autour d’elle.

Elle voit chaque note, chaque son, se détacher sur une toile obscure, un grand voile tissé sous la trame du monde réel. Les notes sont de grandes lignes fines et lumineuses qui oscillent et se plient partent dans toutes les directions se rejoignent se croisent et se mêlent parfois, laissant dans leur sillage une trace iridescente. Le rythme est une vibration qui déforme légèrement les rayons lumineux. Chaque percussion résonne dans les fibres nerveuses de ses muscles, renvoie des sensations de picotements sur ses lèvres et de frissons dans sa nuque. Ses épaules tanguent, le bout de ses doigts se contracte inconsciemment, petit à petit elle devient l’instrument parfait. Un Stradivarius vivant. Elle fait partie de la toile et se fond dans les fibres sinueuses des notes qui inondent la pièce.




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Après environ trois heures d’enregistrement ils font une pause pour « s’aérer les oreilles » afin d’avoir une écoute plus objective lorsqu’ils reviennent ensuite dans la petite antichambre à la lumière tamisée et se repassent les différentes prises. Marshall se balance légèrement en rythme sur son grand fauteuil en cuir les mains croisées derrière la tête et un sourire satisfait barrant son visage.

« Tu sais, lance-t-il après avoir coupé le son brutalement, il y a des moments où je ne comprends pas tout à fait ce que tu dis.

– Si tu veux on peut refaire une prise…

– Non ! Surtout pas ! L’interrompt le musicien. Ce que je voulais dire c’est que malgré le fait que je ne comprenne pas très bien les paroles, il s’arrête et semble chercher les mots justes, je ressens parfaitement ce que tu balances là dedans, il tapote légèrement sa tempe gauche puis il indique le cœur de Liz, car tout part de là !»

D’habitude gênée par les compliments, Elizabeth se surprend elle-même à rire d’un grand rire franc et mélodieux. Marshall lui répond par un clin d’œil complice et remonte le volume sur la table de mixage. La musique emplit la régie de milliers de traits lumineux qui rebondissent les uns contre les autres, se croisent amoureusement, se mêlent, engendrent de nouveaux rayons qui passent au travers des murs et s’en vont au-delà des limites de la pièce exigüe. Elle essaye de ne pas trop y prêter attention. Ce n’est pas tant pour éviter de passer pour une folle que pour ne pas se retrouver dans un état second qui l’empêcherait de prononcer un seul mot pendant plusieurs minutes. 

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